Présentation des intervenants et des sites

Régis Confavreux (Owni) "Owni (acronyme de "objets web non identifiés") a été créé par Nicolas Voisin. 60% des contenus sont produits au sein de la rédaction, 40% par des collaborateurs extérieurs (plus de 1000 blogueurs, payés 150 euros la pige). Il n'y a pas de réelle hiérarchie : Owni fonctionne selon un management en râteau, avec un droit de veto horizontal. Outre son activité dans le data journalisme, la principale activité d'Owni est celle d'une web agency classique : elle accompagne les entreprises, même hors presse, dans le développement de leurs stratégies numériques. En ce qui concerne le modèle économique, le journal est "fils" de la société commerciale.

Johan Hufnagel (slate.fr) "Slate.fr, version française du site américain slate.com créé en 19996, une référence importante dans le journalisme web, a vu le jour en 2009 : on compte 5 cofondateurs, parmi lesquels 3 ex. du Monde (Colombani, Eric Le Boucher) et Jacques Attali, et le site est soutenu par un fonds d'investissement. L'objectif éditorial est de faire un site magazine de qualité : il n'y a pas de production de news. L'équipe réduite se compose (mars 2011) d'un rédacteur en chef, d'un chef d'édition, de journalistes, de 3 développeurs intégrés à la rédaction : slate.fr, qui se revendique comme "une entreprise de technologie", fait appel aussi à des contributeurs extérieurs (environ 30 réguliers), en particulier des sociologues. Entre 8 et 10 articles sont produits chaque jour.

Claudine Girod (BWB) Elle édite le blog "Sous les pavés la plage", qui fonctionne comme une mini-agence de presse fournissant des infos sur l'actualité internationale en français, anglais, arabe.

Philippe Couve (Rue89, Owni) Philippe Couve est l'ancien animateur de l'émission l'Atelier des médias sur RFI. Depuis il mène des missions de conseil et de support (lemonde.fr, agence internationale de journalisme) et des études sur les médias numériques (Revue européenne des médias).

Loïc de la Mornais (France 2) sort d'une formation de 6 mois chez CNN à Atlanta.

Organisation et fonctionnement des rédactions web

Pour Johan Hufnagel, slate.fr représente une "toute petite structure", avec une réduction maximale des niveaux de hiérarchie de façon à permettre un fonctionnement et un partage d'informations le plus direct et efficace possible via (outre le contact direct) les chats, les mails (environ 200/jour), et à rendre la publication la plus fluide et facile possible. Slate.fr, qui est un site magazine et non pas un site d'infos ou de news (ex. liberation.fr ou 20minutes.fr), est donc une structure légère, dans tous les sens du terme : l'important pour la rédaction est de "fonctionner à l'envie, sans s'obliger à rien, surtout pas à la contrainte de production de news, en ne traitant que les sujets souhaités". Début mars, une version africaine de slate a vu le jour à Dakar (rédacteur en chef Pierre Cherruau).

Pour Régis Confavreux, l'organisation d'Owni correspond à sa double activité commerciale et éditoriale. La rédaction dédiée à owni.fr comprend une quinzaine de personnes (plus quinze personnes pour le journal) représentant trois métiers complémentaires qui travaillent en symbiose : les data journalistes, les développeurs, les designers. Les rédacteurs récupèrent les données à partir de bases de données, les mettent à disposition des développeurs pour traitement, les designers formalisent leur présentation. Une conférence de rédaction quotidienne réunit les trois métiers, sous la houlette d'un chef de service. A l'opposé de la presse traditionnelle, le fonctionnement en réseau "imprègne toute la maison", en particulier les contributeurs (blogueurs) extérieurs (environ 1000). Les papiers font l'objet de 3 relectures, à l'issue desquelles est décidée ou pas la publication. Les articles de la blogosphère, les tweets, font l'objet de systèmes d'alertes : ils sont intégrés dans leur site (pas de renvoi vers les autres blogs). Comme à slate.fr, la production est l'expression de "l'envie" des équipes, et la ligne éditoriale se veut "subjective". L'ambition d'owni.fr est de favoriser le retour aux valeurs des métiers de la presse traditionnelle, de produire du contenu et de médiatiser l'information auprès du lecteur.

Philippe Couve (aujourd'hui chez Owni) trace une synthèse de son étude sur une vingtaine de titres la presse numérique (parution : Revue européenne des médias).

Une des caractéristiques de la rédaction web est d'être "invisible" (pas de signature des articles). Il perçoit trois modes (niveaux) de communication majoritaires facilitant la mise en commun de l'information : les listes de diffusion, les chats, la communication verbale. Historiquement, les rédactions web se sont construites contre les rédactions dominantes, "dans l'adversité des médias dominants", le modèle des news induisant un mode de fonctionnement spécifique. Un élément important est l'interaction avec les lecteurs : par exemple à Rue89, une conférence de rédaction participative en ligne a lieu une fois par semaine, qui permet des interactions sur le choix des sujets et les angles de traitements.

En ce qui concerne les sites des médias traditionnels, Philippe Couve insiste sur 3 points sur lesquels les médias traditionnels sont perfectibles et doivent renforcer leur position :

 1-la gestion des temporalités. La question : "comment gérer le tempo du web" n'est pas résolue. Le problème rencontré à chaque fois est celui de la synchronisation de la gestion de tempo (i) différents. Des solutions sont à trouver sur le plan techno et de la formation. 

2-la gestion des réseaux sociaux. Au monde.fr, une personne est chargée de l'animation des médias sociaux ; elle pourrait fournir un papier par semaine, de même que l'ex-médiatrice de la rédaction. Au Guardian : on travaille sur l'optimisation des contenus pour les médias sociaux. A Al Jazirah, 7 à 8 personnes sont chargées de faire la veille sur les blogs. 

3-Le crowdsourcing. Ph. Couve mentionne une enquête menée par 60 millions de consommateurs et l'association France Liberté sur le prix de l'eau en France. Les consommateurs sont invités à fournir ces données (avec pour preuve le scan de leur facture), qui seront analysées, traitées et présentées par owni.fr. Cet exemple illustre d'une façon explicite la gigantesque force de frappe potentielle des internautes pour un traitement en masse des informations. Un autre exemple est celui du Guardian, qui "déporte" vers les internautes la sélection et la hiérarchisation selon leur intérêt de centaines de milliers de documents, le journal se réservant de n'effectuer le traitement initial que de ceux réputés prioritaires par les internautes : on a là une image hypertrophiée du traditionnel "comité de lecture" d'une maison d'édition (cf. l'exposition sur le centenaire de Gallimard à la NF).

Dernières remarques de Philippe Couve, d'une part sur la radicalité des choix éditoriaux, qui semble payer (ex. XXI en presse, Mediapart en numérique). D'autre part sur l'importance de la mise en commun des informations dans le système de réseaux constitué par le net : dans un tel éco-système, l'important volume d'informations et de transactions à partager en commun implique certes une capacité de collaboration avec des concurrents, mais sans pour autant réduire à rien une concurrence quelquefois saine entre collaborateurs (par ex. faut-il ou non partager dans une rédaction web les carnets d'adresses : la réponse n'est pas univoque) ; en définitive, ce qui fait la puissance d'un média web n'est pas (plus) le stock, "mais la capacité à faire circuler l'information, la capacité d'impulsion et de diffusion".

De retour de CNN, Loïc de la Mornais (France 2), affirme d'emblée que chez CNN tous les carnets d'adresses sont partagés dans des bases de données en ligne, ce qui est absolument indispensable dans la mesure où toute information factuelle (TV comme web) fait l'objet d'une triple vérification avant diffusion. Il en voit la preuve du pragmatisme des Américains (qui jugent avec scepticisme la véracité de l'info à la française... : les approximations sont chez CNN sévèrement sanctionnées) : "ça marche ou pas". Le souci d'efficacité et de rentabilité prime.

Un pragmatisme qui se retrouve partout. Dès le début des années 1990, CNN a identifié Internet comme l'avenir des médias et s'y investit (Ted Turner le fondateur qui n'y croyait pas est alors débarqué), d'une façon qui opère dans le groupe un changement complet des mentalités. Depuis CNN conserve sur Internet une longueur d'avance par rapport à d'autres médias audiovisuels : la rédaction web comprend 200 personnes, et contrairement à France 2, on n'observe pas chez CNN de différence de nature (hiérarchique, prestige) entre la TV et le web. La raison : si le journal TV est vu par quelques millions de personnes, le site cnn.com touche plusieurs centaines de millions d'internautes.

Sur le plan du fonctionnement, deux points principaux à noter :

-le couplage avec les réseaux sociaux est très accentué 
a) CNN dispose d'une cellule de veille sur twitter et facebook dans le monde entier. Du fait de ces sources faisant office "d'agence de presse gratuite", la chaîne a résilié ses contrats avec l'AFP et Reuters, et ne conserve que l'abonnement AP (agence de presse mondiale) : cette mise en retrait des sources "agences" permet à CNN de fournir des contenus différenciés (en terme d'écriture) de ceux des autres sites. 

b) avec le service iReport (http://ireport.cnn.com/) CNN a d'autre part mis en place un cadre d'accueil pour la production, l'édition et la diffusion de contenus fournis par les internautes témoins d'un évènement, qui représente entre 15 et 20% des contenus de CNN (il va sans dire que ces contenus sont soumis à un processus très strict de vérification). 

c)l'étude Pownar menée par CNN mi-2010 sur le phénomène de recommandation des médias sociaux a montré que le partage d'une information sur un réseau social touchait en moyenne une centaine de personnes. http://tinyurl.com/5tvjaeg

-CNN est en train d'abandonner les caméras et la vidéo sur Internet. Les caméras dans la mesure où de nouveaux appareils photos (Canon) peuvent remplir le même usage pour l'antenne comme pour le web (CNN dispose d'un labo R&D interne). Mais aussi parce que la vidéo (contrairement à un discours et à une pratique majoritaire, que d'ailleurs CNN a contribué sans doute à forger), n'est plus considérée chez CNN comme un média pertinent pour le web. On ne demande plus aux reporters d'envoyer des vidéos pour le web, mais des photos avec un texte : cette décision procède du constat que la vidéo ne marche pas en tant qu'info sur le web, qu'on va plus vite à lire (en diagonale) un article, qu'il est préférable de scripter un interview que de mettre la vidéo de celui-ci sur le web. Si pour CNN la presse papier est morte, l'avenir de la presse écrite est bien sur Internet.

Sur le plan économique, 98% des revenus de CNN procèdent de la TV, 2% du web. Cette répartition (ou plutôt cette prépondérance de la TV) ne semble pas pour CNN menacée. L'expansion de la TV mobile n'implique pas en effet un phagocytage de la TV. Selon la perspective de CNN, les deux modèles devraient se maintenir en parallèle : la fidélité au "20 heures" (marquée par la course à des écrans de plus en plus grands) et le "petit écran" (tablette, smartphone, etc).

Quelle perspective d'évolution pour l'organisation des rédactions web ? Va-t-elle reposer sur la collaboration de professionnels en réseau ou sur des journalistes polyvalents ? 

Pour Régis Convafreux (Owni) le journaliste multi-tâches n'a pas beaucoup d'avenir : il prône plutôt le retour aux sources, au métier. Mais il pointe de nouvelles compétences : animation de réseaux sociaux (plus de 50% du trafic d'Owni procède des réseaux sociaux), développeur intégré dans les équipes de journalistes.

Pour Johan Hufnagel (slate.fr) la notion de "polyvalence" est loin d'être obsolète : elle existe bien en PQR, elle existe sur le web, elle a été le cadre d'apprentissage, et de construction ex nihilo de leur culture, des journalistes actuels du web. Pour lui les journalistes doivent connaître le HTML, savoir prendre une photo, être capable d'intégrer du code pour améliorer le récit, être surtout capable de parler avec le développeur un langage commun. Et il en est de même pour la pub.

On retrouve ici la question du niveau de technicité (et d'implication technique) requis en ce qui concerne les journalistes web en activité, ainsi que les futurs journalistes (et donc la question de leur formation).